Pat Smear rejoint Nirvana en septembre 1993, quelques semaines après la sortie d’In Utero. Son rôle ne se résume pas à doubler les power chords de Kurt Cobain. Sa guitare rythmique redéfinit le son live du groupe en ajoutant une couche de saturation et de contre-riffs absente des tournées Nevermind.
Accordages et textures : le traitement sonore spécifique de Pat Smear sur la tournée In Utero
La production de Steve Albini sur In Utero reposait sur des prises brutes, des guitares désaccordées et des contrastes violents entre sections clean et saturées. Reproduire cette esthétique en concert avec un seul guitariste posait un problème technique évident : Cobain ne pouvait pas gérer simultanément les murs de feedback et les lignes mélodiques plus épurées.
Smear apporte une solution directe. Son jeu de seconde guitare ne consiste pas à jouer les mêmes accords à l’unisson. Il occupe un registre médium-grave plus constant, ce qui libère Cobain pour alterner entre attaques noise et passages plus articulés. Sur des morceaux comme « Scentless Apprentice » ou « Radio Friendly Unit Shifter », cette répartition crée un mur de guitares proche du noise-punk plutôt que du rock alternatif radio-friendly associé à Nevermind.
Ce repositionnement sonore est une rupture nette. Les concerts de la période 1993-1994 sonnent plus lourds, plus abrasifs, et le doublage rythmique systématique de Smear y contribue autant que le mixage ou le choix des setlists.

Pat Smear au MTV Unplugged : guitare acoustique et héritage punk
L’Unplugged in New York, enregistré en novembre 1993, reste le terrain le plus contre-intuitif pour un guitariste venu des Germs. Le format acoustique devrait en théorie neutraliser tout ce que Smear apporte en contexte électrique. Ce n’est pas le cas.
Sur ce concert, il joue une guitare acoustique qui remplit l’espace harmonique entre la voix de Cobain et la basse de Krist Novoselic. Le résultat est une ampleur sonore inhabituelle pour un format Unplugged. Là où d’autres groupes paraissent plus fragiles dans cet exercice, Nirvana conserve une densité qui tient en partie à la présence de cette seconde guitare.
La marque des Germs dans un contexte dépouillé
Smear ne modifie pas radicalement son approche entre l’électrique et l’acoustique. Son attaque reste percussive, ses transitions entre accords sont franches, sans legato ni ornements. C’est un jeu de punk transposé sur une caisse acoustique. Sur « The Man Who Sold the World » (reprise de David Bowie) ou « Where Did You Sleep Last Night » (reprise de Lead Belly), son strumming rigide ancre le rythme pendant que Cobain se concentre sur l’interprétation vocale.
Ce détail technique est rarement commenté, mais il explique pourquoi l’Unplugged sonne si peu « acoustique » au sens conventionnel. La nervosité punk de Smear maintient une tension que le format cherche habituellement à dissoudre.
Riffs grunge et fonction rythmique : ce que Smear change dans l’équilibre du groupe
Nirvana n’a jamais été un groupe à deux guitares lead. L’ajout de Smear ne transforme pas la formation en quatuor de type Thin Lizzy ou Iron Maiden, avec des harmonies de guitares élaborées. Sa fonction est plus proche de celle d’un Steve Jones dans les Sex Pistols : saturer l’espace, maintenir une pulsation agressive, laisser le chanteur libre de ses mouvements scéniques.
Sur les morceaux d’In Utero joués en concert, nous observons un schéma récurrent :
- Cobain joue le riff principal avec des variations dynamiques (clean/saturé, palm mute/open chords) pendant que Smear tient une rythmique continue en power chords saturés
- Dans les sections de transition ou de pont, Smear passe à des accords ouverts plus larges qui créent un effet de nappe, épaississant le son sans ajouter de mélodie
- Lors des fins de morceaux noise (feedback, manipulation de la guitare), les deux guitaristes superposent leurs textures pour un résultat plus dense que ce qu’un seul ampli peut produire
Ce doublage rythmique repositionne Nirvana au plus près du punk dont le groupe s’est toujours revendiqué, et éloigne le son live de la production plus léchée de Butch Vig sur Nevermind.

Pat Smear guitariste des Foo Fighters : la continuité du riff grunge après Nirvana
Après la mort de Cobain en avril 1994, Smear rejoint Dave Grohl dans les Foo Fighters. Cette transition n’est pas anecdotique pour comprendre son influence sur le grunge et le rock alternatif des années suivantes. Il apporte dans la nouvelle formation le même principe de couches rythmiques qui avait redéfini le son live de Nirvana.
Les premiers albums des Foo Fighters portent cette empreinte. Smear conserve un rôle de soutien rythmique plutôt que de soliste, ce qui donne au groupe une assise sonore reconnaissable. Son jeu percussif, hérité des Germs, se fond dans le songwriting plus mélodique de Grohl sans perdre sa nervosité.
Un guitariste de scène avant tout
La discographie studio de Smear reste modeste comparée à sa présence live. C’est sur scène que son apport se mesure le mieux : régularité du strumming, placement rythmique sans fioriture, volume constant. Ces qualités, peu spectaculaires sur le papier, sont exactement ce qui distingue un bon groupe live d’un groupe qui sonne comme son album en moins bien.
Pat Smear n’a jamais composé les riffs les plus célèbres du grunge. Son rôle a été de les rendre plus massifs en concert, de traduire sur scène la brutalité que les producteurs obtenaient en studio. C’est une contribution technique, pas glamour, et c’est précisément pour cette raison qu’elle est sous-estimée. Le son de Nirvana en 1993-1994, celui que des millions de spectateurs et de téléspectateurs ont entendu, n’existerait pas sous cette forme sans sa guitare rythmique.

